Les Phryges : pourquoi la mascotte des JO 2024 est un bonnet et pas un animal
La mascotte des Jeux olympiques 2024 n’est ni un panda, ni un lion, ni un personnage inventé de toutes pièces. C’est un bonnet. Plus précisément un bonnet phrygien, ce petit chapeau rouge qui coiffe Marianne et symbolise la liberté depuis des siècles. Présentées le 14 novembre 2022, à environ 600 jours du coup d’envoi, les deux mascottes de Paris 2024 portent un nom : les Phryges.

Ce choix a surpris, parfois amusé, et il mérite d’être expliqué. Derrière l’allure de petite peluche se cache une décision réfléchie : représenter une idée plutôt qu’un animal. Voici ce que sont vraiment les Phryges, d’où elles viennent et ce qu’elles racontent de la France.
Un idéal plutôt qu’un animal
La plupart des Jeux ont opté pour une mascotte animale : un ours, un tigre, un panda comme le Bing Dwen Dwen de Pékin 2022. Paris a pris le contre-pied. Le comité d’organisation a préféré incarner une valeur plutôt qu’une bête, quitte à renoncer à toute mascotte si l’idée ne tenait pas debout.
Le raisonnement est simple à suivre. Un animal parle à tout le monde mais ne dit rien de précis sur le pays hôte. Un bonnet phrygien, lui, condense une part de l’identité française : la République, la Révolution, l’idée de liberté. Les organisateurs voulaient un symbole reconnaissable par les Français et lisible à l’étranger. Le pari était risqué, car un objet se prête moins facilement à l’attachement qu’un animal aux grands yeux. C’est précisément pour cela que les Phryges ont reçu un visage, des baskets et une personnalité.
Le bonnet phrygien, un symbole vieux de plusieurs siècles
Pour comprendre les Phryges, il faut remonter à l’objet dont elles sont issues. Le bonnet phrygien n’est pas une invention récente. Il apparaît dès l’Antiquité, coiffe les esclaves affranchis à Rome, puis traverse les époques comme un signe d’émancipation.
On le retrouve sur plusieurs emblèmes d’Amérique latine avant qu’il ne devienne, en France, l’attribut des révolutionnaires de 1789. De là, il s’installe durablement dans l’imaginaire national. Aujourd’hui encore, il coiffe Marianne dans les mairies, figure sur les timbres et sur certaines pièces de monnaie, et sert d’allégorie de la liberté dans l’art. Choisir cet objet, c’était donc piocher dans un patrimoine déjà partagé par tous les Français, sans avoir à expliquer ce qu’il représente.
La tribu des Phryges, une légende cousue sur mesure
Pour donner vie à ces bonnets, Paris 2024 a imaginé toute une mythologie. Les Phryges ne sont pas deux personnages isolés : elles appartiennent à une « tribu », un petit peuple présenté un peu comme le sont les Schtroumpfs ou les Minions, à savoir une communauté reconnaissable au premier coup d’œil.
Cette tribu est censée accompagner les Français à chaque grand rendez-vous de leur histoire. Le récit officiel les place sur le chantier de Notre-Dame de Paris dès 1163, en 1789 pendant la Révolution, lors de la construction de la tour Eiffel, puis pendant les Jeux de 1924, déjà à Paris. Cette légende n’a évidemment rien d’historique au sens strict. C’est un fil narratif, et il sert un objectif clair : ancrer les mascottes dans une continuité française plutôt que d’en faire de simples produits marketing.
Phryge olympique et Phryge paralympique : un duo, un message
Les Phryges fonctionnent en binôme : une Phryge olympique et une Phryge paralympique. Le duo a été conçu comme non genré, même si le mot « phryge » s’emploie au féminin.
La Phryge olympique est décrite comme une stratège réfléchie, qui pèse le pour et le contre avant de se lancer, à l’image d’un athlète qui mesure chaque paramètre avant la compétition. Sous des manières un peu malicieuses, elle reste pudique et cache ses émotions. La Phryge paralympique, elle, porte un détail lourd de sens : un handicap visible, sous la forme d’une lame de course à la place d’une jambe. Ce choix n’est pas cosmétique. En rendant le handicap immédiatement identifiable, Paris 2024 a voulu donner une visibilité forte aux personnes en situation de handicap et porter les valeurs d’inclusion des Jeux paralympiques. C’est l’une des dimensions les plus réussies du projet.
Des mascottes pensées pour le sport et pour la vente
Un détail revient sans cesse : les Phryges portent des baskets. Ce n’est pas un hasard. Toute leur mise en scène tourne autour d’une mission, « faire bouger la France et les Français », les initier ou les réinitier au sport au quotidien.
Derrière le message, il y a aussi une réalité commerciale assumée. La mascotte est le produit dérivé vedette de tout événement olympique, et Paris 2024 visait un objectif d’environ deux millions d’exemplaires vendus. Les peluches étaient proposées à partir d’une quinzaine d’euros pour les plus petits modèles, produites notamment par l’entreprise française Doudou et Compagnie, une partie de la fabrication étant assurée en Asie faute de filière jouet suffisante en France. Cette transparence sur la fabrication a d’ailleurs été l’un des points commentés au lancement.
La polémique du premier jour
Impossible d’évoquer les Phryges sans mentionner leur accueil. Dès la présentation, la forme du bonnet a déclenché une vague de comparaisons sur les réseaux, beaucoup y voyant tout autre chose qu’un couvre-chef. La moquerie a fait le tour des médias en quelques heures.
L’épisode est instructif. Il rappelle qu’une mascotte ne se contrôle jamais totalement une fois lâchée dans l’espace public, et que l’humour du public prend souvent le pas sur l’intention des concepteurs. Cela n’a pas empêché les Phryges de s’imposer comme image officielle des Jeux et de remplir leur rôle de vitrine commerciale et symbolique.
Ce qu’il faut retenir des Phryges
Les Phryges resteront comme une mascotte à part : un objet chargé d’histoire transformé en personnage, là où la tradition imposait presque toujours un animal. Le choix portait un vrai pari de lisibilité, et il a tenu, polémique comprise.
Si vous croisez aujourd’hui une peluche rouge à grands yeux, son visage en forme de bonnet et ses petites baskets, vous savez désormais ce qu’elle raconte : la liberté, la République, l’inclusion par le sport, et une certaine idée de la France que Paris a préféré incarner par un symbole plutôt que par une bête à fourrure. C’est ce parti pris, plus que la peluche elle-même, qui mérite d’être retenu.
